lundi 8 août 2016

Teach for Capital, machine à contractuels pour l’État néolibéral

"The approach is that we can take anyone with a college degree and just put them into the classroom almost immediately. What Teach for America actually is is a temp agency. It's just a stopover; participants do it as a resume builder. It's a cheap route to staffing schools." - Julian Vasquez Heilig (1)


Contrairement à Teach for France, qui, conformément à l'idéologie néolibérale du global capital qui le finance, se croit au-dessus de la loi et ne respecte pas les textes officiels conclus dans le cadre du procédé démocratique en vigueur en France, je reconnais l'importance du concours de recrutement des enseignants, qui sert notamment : 
1) à vérifier les connaissances des futurs enseignants, garantissant ainsi à chaque élève où qu'il habite un enseignant compétent ;
2) à garantir un emploi aux admis, car le nombre d'admis est calculé en fonction du nombre de postes vacants, et les admis deviennent fonctionnaires de l’État ;
3) à assurer une méthode de sélection désintéressée, épargnant les candidats d'une éventuelle discrimination en matière de leur appartenance politique, idéologique, ethnique, religieuse, etc.

Ces deux derniers points sont un fardeau pour l’État néolibéral. Il est préférable de produire davantage d'enseignants que de postes à pourvoir, afin d'instaurer une précarité propice à une exploitation rentable. Ne se pérennisant pas, les contractuels ont l'avantage d'être moins coûteux pour l’État au long-terme et sont naturellement moins enclins à développer une conscience du métier et à devenir politiquement engagés du fait de la durée limitée de leur engagement. Le corps enseignant est marqué en France par une conscience politique accrue qui rend difficile toute tentative de privatisation de l'école, et il serait préférable de vérifier avant l'accès même au métier l'appartenance idéologique du candidat afin de faire évoluer ce climat hostile au global capital.

Aux États-Unis, nous n'avons pas de concours et notre politique de recrutement des enseignants fonctionne, en partie à cause de TFA, selon ces idées néolibérales, entraînant toute une série de problèmes qui méritent leur propre article. Pourtant, selon non autre que McKinsey (2), la politique de recrutement par concours actuellement en vigueur en France serait idéale :

"(...) deux configurations sont possibles pour sélectionner les enseignants. Option 1: dans le premier modèle, les candidats sont sélectionnés avant d'entamer leur formation d'enseignant et seules les personnes sélectionnées peuvent accéder au programme de formation. Option 2: dans le second modèle, le processus de sélection n'intervient qu'au terme de la formation d'enseignant ; les diplômés ayant obtenu les meilleurs résultats sont sélectionnés pour devenir enseignants. La plupart des systèmes scolaires dans le monde ont recours à la seconde option, alors que les systèmes les plus performants utilisent presque tous des variantes de la première."
Peu importe, ce cabinet de conseil finance généreusement Teach for All/TFx, avec qui il entretien une relation symbiotique (sujet aussi d'un prochain article), et je ne le dirai jamais assez, TFx est une machine à contractuels recrutés sans concours et selon leur conformité à l'idéologie de marché néolibérale du global capital. Bien que TFx commence avec une seule cohorte vitrine d'une trentaine de contractuels et plaide pour une place à l'école publique en tant que "projet pilote", il se réproduit rapidement pour former une véritable armée de contractuels. Ici, aux Etats-Unis, Teach for America compte environ 4.000 recrues chaque année. Ou bien prenons l'exemple du Royaume-Uni, où Teach First, fondé en 2002 par un ancien de McKinsey, comptait pour sa cohorte inaugurale 180 recrues. Aujourd'hui, il recrute plus de 2.000 personnes chaque année, devenant alors le premier employeur des jeunes diplômés (1).

Il est intéressant d'étudier la stratégie médiatique de Teach for Belgium afin de comprendre comment on peut faire passer cette pilule dans la plus grande discrétion. Je m'attends à ce que Teach for France emploie une stratégie similaire, qui consiste en :

1) se présenter comme un "projet pilote" pour enseigner ceux qui, selon lui, personne d'autre ne voudrait enseigner, des élèves qui n'auraient pas d'enseignant sinon (la pénurie, l'urgence, etc). Ce cadrage implique que le système actuel de recrutement par concours est le problème, et non la faible rémunération des enseignants, insuffisante pour attirer davantage de candidats. Ou bien ce cadrage suggère que même si la rémunération était augmentée, attirant ainsi davantage de candidats vers le métier, les enseignants seraient tout de même incapables de délivrer l'enseignement nécessaire à ces publics. C'est un cadrage qui place les réformes néolibérales du global capital comme seule solution. 

2) esquiver les questions des publics concernés, notamment les syndicats, en réitérant qu'il s'agit d'un "projet pilote" voué à disparaître qui ne prétend pas concurrencer les enseignants traditionnels et leur accordera une priorité dans le processus de recrutement. Peu importe qu'en Nouvelle-Zélande (8), le syndicat des enseignants ait dû poursuivre en justice Teach First qui avait négocié avec certaines écoles des emplois pour ses recrues qui ne furent jamais portés à la connaissance du public ; peu importe que dans de nombreuses villes américaines où il n'existe pas de pénurie, les écoles continuent de recruter les contractuels de TFA :
"In recent years, TFA has been taking heat for securing jobs in areas where there are no real teacher shortages. In cities across the country, veteran teachers are facing layoffs and hiring freezes, and graduates from local teacher colleges are being passed over in the hiring process. For example, even though the Seattle School District received 138,000 teacher applications in 2009 for 352 full-and part-time jobs, TFA still worked to join their competitive job market in 2010. The Washington Post reported last year that hundreds of Connecticut residents who earned their teaching certification through local colleges and universities were being passed over for out-of-state TFA recruits. In Chicago, the number of TFA corps members is growing, despite Chicago Public Schools having laid off thousands of tenured teachers. (During the 2012-2013 school year, there was a TFA cohort in Chicago of 498 teachers, and by the 2013-2014 school year it had risen to 593.) Similar stories are playing out in places like Philadelphia and Newark."

Que cela soit bien clair : Teach for France n'est pas un "projet pilote", et Teach for Belgium ne l'a jamais été. Il est clairement articulé dans le premier rapport annuel (3) de ce dernier son objectif à moyen-terme, non autre que "la mise en place de projets de réforme structurelle et systémique par un réseau actif d'alumni." TFx doit être compris dans son ensemble comme un projet politico-idéologique du global capital qui s'inscrit dans la durée, avec l'objectif de privatiser les écoles publiques partout dans le monde, et dans cette visée de remplacer le métier d'enseignant par un stage de quelques années pour jeunes diplômés (contractuels) des grandes écoles afin de les former à devenir futur cadres des structures du global capital (in-group social reproduction).

Pourtant, l'un des deux fondateurs de Teach for Belgium, dans un entretien (7) accordé au journal Le Soir le 6 novembre 2013, peu après que la première cohorte de l'association a commencé à enseigner, insiste sur la nature tout à fait temporaire et altruiste de ce mouvement maintenant bien placé à se répandre ad infinitum dans le pays :

Journaliste :Vous souhaitez vous substituer à l'agrégation ?

TFB : Non, pas du tout ! Nous nous posons en complément des formations classiques pour enseignants. (...)

Journaliste : vos profs seront-ils privilégiés par rapport aux autres ?

TFB : Nous visons les matières en pénurie, donc cela ne devrait pas poser de problème. Nous avons des accords de principe avec des établissements. Si quelqu'un a un profil plus adapté ou plus d'ancienneté, il passera avant nos candidats. Mais comme cela ne se bouscule pas au portillon, en D+... notre volonté n'est pas de travailler contre le système établi, mais en complément. (...)

(Suite de l'article) : Un projet pilot, donc limité

Didier Letrucq, le directeur général adjoint pour l'enseignement organisé par la communauté française (...) pose sa réserve à un autre endroit : pour lui, le projet est un projet-pilote et il est donc forcément limité : "Les concepteurs ont conscience qu'ils ne vont pas bouleverser tout le système d'un coup." 

Étienne Michel, directeur général du Secrétariat de l'enseignement catholique (SEGEC), renchérit : "Ce modèle présente un réel intérêt mais n'est pas généralisable comme tel. Ce projet pilote devra être évalué et nous pourrons en tirer des conclusions utiles pour l'enseignement dans son ensemble."

Et du côté des syndicats, qu'en pense-t-on ? Pascal Chardome, président de la CGSP-Enseignement, considère, comme de nombreux interlocuteurs, que toute initiative visant à attirer des candidats enseignants est bonne à prendre. Mais pour lui, "le titre de formé par Teach for Belgium ne peut en aucun cas constituer un passe-droit. Je pense que les coordinateurs du projet en sont conscient, mais il faut le rappeler. Leur accord de principe prévoit une durée renouvelable sur deux ans. Or si une personne prioritaire se présente, elle passera avant." 

A ce sujet, le directeur Marc Belleflamme rassure : "Nous sommes tenus par des cadres légaux et administratifs. Un candidat avec le titre requis sera toujours prioritaire. (...)"
Je ne peux qu’espérer que les syndicats en France ne se laisseront pas aussi facilement faire. Le cas de la Belgique montre qu'ils ont pensé à poser toutes les bonnes questions mais se sont trop facilement contentés avec les promesses infondées sans exiger une réponse claire aux questions les plus importantes et sans exiger un encadrement juridique préalable pour TFB, qui, dans son ingratitude néolibérale qui n'honore pas la démocratie, seulement la main invisible du marché, dieu du global capital, était dès sa conception, exactement comme TFF l'est aujourd'hui, en violation des textes démocratiquement établis régissant le recrutement des enseignants.

Un bon exemple de cette stratégie de TFx, qui consiste en se présenter comme "projet-pilote," à ignorer les questions épineuses, et à abuser de l'empathie de ceux qui ignorent son idéologie de marché qui accable nos sociétés, se trouve dans ce procès-verbal (4) de la COPALOC-G, le 11 septembre 2013, au tout début de l'installation de TFx donc, où le fondateur du mouvement n'est jamais tenu de répondre à l'intégralité des questions initialement posées :
"Front commun syndical - Information du PO en ce qui concerne la convention cadre de placements d'enseignants: 
1.1 Quels sont les critères qui ont déterminé le choix de cet organisme ? 
1.2 Quelles sont les expériences dans l’enseignement de “Teach for Belgium” alors que sa constitution date du 25 mars 2013 avec dépôt au tribunal de commerce le 26 mars et parution aux annexes du MB le 5 avril 2013 ?
1.3 Pourquoi cette convention est-elle établie à durée indéterminée alors que cette ASBL n’existe que depuis 3 mois et qu’aucune évaluation de la qualité de ses prestations n’a été réalisée ? 
1.4 Les chefs d’établissement du secondaire ont-ils été mis au courant de cette convention et du fait que des tuteurs pénètreront dans les classes et les écoles ? 
1.5 Pourquoi cette convention n’est-elle pas passée en Copaloc le 25 juin alors qu’elle était jointe à la convocation du Conseil communal du 1er juillet 2013 ?
M. PIRARD, responsable de l’ASBL « Teach for Belgium » explique la naissance de l’ASBL,  son objectif premier à savoir réduire l’iniquité scolaire entre les enfants issus de milieux socio-économiques différents, la sélection et la formation spécifique et l’accompagnement de jeunes candidats-enseignants pendant minimum 2 ans dans des écoles en encadrement différencié en espérant réduire également à terme la pénurie. 
M. PIRARD énonce les impacts escomptés et les avantages pour les écoles participantes. Trois chefs d’établissement de l’enseignement secondaire de la Ville ont été contactés et se sont montrés favorables au projet.
Les organisations syndicales demandent en quoi cet enseignement spécifique se différencie de l’enseignement dispensé dans d’autres écoles en ED. 
M. PIRARD précise que ce qui est proposé se distingue entre autres par  : 
- des cours didactiques basés sur une approche à la multiculturalité, particulièrement importante en Région de Bruxelles-Capitale ; 
- des modules des formation axés sur la remédiation de certaines lacunes, telle que la dyslexie plus présente dans ce type d’enseignement ;  
- l’investissement des enseignants dans la communauté : formation résidentielle dont une semaine en famille ou association de la communauté dans laquelle ils vont enseigner sur Laeken, Bruxelles
ou Molenbeek. (....)
 
La CSC demande pourquoi prévoir une formation résidentielle ?   
M. PIRARD rappelle que le but de l’ASBL est, à terme, de pouvoir intégrer ces modules de formation spécifique dans des formations agréées données dans des universités et hautes écoles. Le but de la formation résidentielle étant de créer aussi parmi les participants un esprit de groupe. 
La CSC demande si des crédits peuvent être ponctionnés pour les étudiants qui participent aux modules de formation de « Teach for Belgium » ? 
M. PIRARD informe que le coût de la formation de l’étudiant est financé à 60% par des fondations, 20% par des mécènes privés et 20% par des sociétés. Le futur enseignant ne paie donc pas sa formation. L’ASBL étant apolitique et a-philosophique (pas question de sponsoring), ces investisseurs ne peuvent en aucun cas intervenir dans le contenu pédagogique des programmes. Après, 80% des coûts des traitements des enseignants seront pris en charge par les pouvoirs publics qui s’y sont engagés. 
Les organisations syndicales remercient vivement M. PIRARD pour sa présence et ses éclaircissements complémentaires."
Mais plus effrayant encore, c'est de suivre l'évolution du discours du Ministère de l’Éducation dans le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, quand les citoyens ont exprimé leurs doutes quant aux intentions de TFB. Ce qui fût au début autorisé par le gouvernement à titre de "projet pilote" sera maintenant, sans que cela ne m'étonne un instant, un modèle potentiel pour former et recruter tous les enseignants : 
 
Question posée au Parlement en septembre 2014 (5) :
 « Teach For Belgium » est l’antenne belge francophone d’une organisation internationale implantée dans 33 pays. Cette association a sélectionné et formé vingt-quatre jeunes sans titres pédagogique durant l’été. Ces derniers, à l’issue de la formation dispensée par l’ASBL, sont assurés d’un emploi dans la mesure où ils correspondent à des profils « en pénurie », mais avec un statut précaire (articles 20). L’objectif de l’ASBL est de travailler « en partenariat avec les écoles secondaires à indice socio-économique bas, quel que soit le réseau, pour briser le lien entre une origine socio-économique faible et de mauvais résultats scolaires. » En outre, je note que ladite ASBL est financée à 60 % par des fondations, à 30 % par des mécènes et à 10 % par des sociétés. Madame la Ministre, afin de compléter les informations dont je dispose, j’aurais aimé vous poser les questions suivantes : 
Votre cabinet a-t-il étudié la possibilité de subventionner ce type d’association afin de répondre à la pénurie des enseignants ? 
Y a-t-il un impact de cette association sur le processus de la cellule de recrutement de la communauté française? Si oui, lequel ? 
Avez-vous étudié la possibilité d’homologuer les universitaires issus de ce type de formation afin que leur traitement se rapproche du barème 301 ? Quels sont les incitants étudiés par votre cabinet afin de remplacer à moyen terme les « articles 20 » de l’arrêté du 22 mars 1969 ?
Réponse de la Ministre:
J’ai comme vous pris connaissance du dispositif mis en place par « Teach for Belgium » qui vise à sélectionner des jeunes sans titres pédagogiques et à les former durant l’été pour qu’ils enseignent durant deux années scolaires. A ma connaissance, cette formule a débuté cette année scolaire : il est donc prématuré d’en tirer des conclusions. Ce dispositif n’est pas subventionné par la Fédération. Le Cabinet précédent a néanmoins rencontré ses promoteurs et je reste attentive à sa mise en œuvre sur le terrain. Il s’agit là d’une initiative ponctuelle qui n’a pas pour ambition de répondre à la pénurie d’enseignants mais bien d’inciter des jeunes diplômés à avoir une expérience de deux années dans l’enseignement. Les écoles visées sont celles bénéficiant de l’encadrement différencié qui disposent de plus de souplesse dans le cadre de l’allocation de leurs chargés de cours. A défaut d’enseignants nommés ou prioritaires ainsi que d’enseignants disposants des titres requis, l’école peut établir une collaboration avec « Teach for Belgium » qui lui mettra à disposition un jeune diplômé que l’asbl aura formé durant les vacances scolaires. Il convient de préciser que la formation dispensée par l’asbl n’est pas reconnue par la Fédération puisqu’elle ne peut être assimilée à un titre délivré par une université ou haute école pédagogique."

Réponse (9) de Joëlle Milquet le 31 juillet 2015 suite à une question similaire sur TFB posée au parlement:
"Les formations de ces enseignants recouvrent les trois fonctions pour lesquelles la pénurie est la plus forte, les mathématiques, les sciences et les langues modernes. Ils ou elles n'ont pas toujours l'agrégation, mais sont encouragés à suivre cette formation faute de quoi ils ne peuvent être engagés que dans le cadre d'un titre de pénurie. C'est la première année que cette expérience est menée et elle ne pourra être évaluée qu'une fois terminée."

Question posée (6) au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles le 2 novembre 2015 :

Les écoles à encadrement différencié ont besoin de professeurs suffisamment préparés et formés pour répondre aux besoins des élèves issus de milieux défavorisés. Dans   ce   type d’établissement   scolaire,   les règles  de  vie  et  d’apprentissage  sont  différentes et l’enseignant doit adapter sa manière de parler, d’enseigner, de se comporter et de communiquer. Sur base de ces constats, Teach for Belgium asbl fondée en 2013, souhaite réduire les iniquités scolaires grâce à des professeurs « inspirants ». Les  volontaires,  jeunes  diplômés  ou  enseignants, sont encadrés par l’asbl qui leur donne des clés utiles pour enseigner et mener vers la réussite ces enfants. A l’annonce de sa création, plusieurs personnalités (que ce soit du monde universitaire, syndiqué) étaient montées au créneau pour dénoncer, ce qui était à leurs yeux, de l’ingérence dans le système éducatif public. 

Or,  bien  que  l’organisation  soit  essentiellement subsidiée par des fonds privés, on remarque que  la  Fédération  Wallonie-Bruxelles  fait  partie des partenaires référencés. Comment s'organise ce partenariat ? Un observateur de la Fédération assiste-t-il aux réunions du Conseil d'Administration ? Participez-vous à la sélection des candidats ? De quelle manière s'opère le choix des écoles qui accueilleront ces professeurs ? Bref,  de  quelle  nature  sont  vos  interventions dans cette initiative novatrice ?
Cela fait un peu plus d’une année maintenant que les enseignants, sous l’égide « Teach for Belgium  »,  ont  débuté  cette  expérience, 52  profs pour 34 écoles. Au terme de la première année. Quel a été le retour des écoles participatives (directeur, personnel encadrant,  parents  et  élèves) ?  Il  est  encore  trop tôt pour connaître exactement les statistiques de réussite dans ces établissements mais avez-vous pu observer de meilleurs résultats ? Enfin,  quel  est  votre  sentiment  sur  cette  expérience  menée ?  Est-ce  de  la  poudre  aux  yeux comme  certains  le  craignent  ou  est-ce  une  plus-value pour notre système éducatif ?
 Et enfin la réponse de la Ministre :
Je  partage  votre  constat  sur  le besoin  important  d’enseignants  expérimentés  et bien formés dans les établissements bénéficiant des moyens complémentaires prévus par le décret du 30 avril 2009 « Encadrement différencié ». L’ASBL Teach For Belgium a pris une initiative permettant de remédier à ce besoin. C’est donc tout naturellement que la Fédération Wallonie-Bruxelles fait partie des partenaires référencés de cette association. Toutefois, mon cabinet n’est pas membre du Conseil  d’administration  et  nous  ne  nous  occupons pas non plus du recrutement des enseignants. Teach  for  Belgium  communique,  suscite  des vocations, met en place une formation motivante et suit ses jeunes professeurs sous forme de coaching. L’association fait appel à un idéal chez de jeunes adultes et leur donne les moyens d’en faire une approche efficace des jeunes les plus en danger aujourd’hui. l'association propose des candidats qu’elle a formés et qu’elle accompagne, dans les établissements de tous les réseaux, pour autant que ces établissements soient classés parmi les implantations appartenant aux classes 1 à 5, comme prévu par le décret « Encadrement différencié ». En  ce  qui  concerne  les  résultats  de  l’expérience, les premiers échos qui m’ont été transmis sont positifs. Sur les 21 professeurs de la première cohorte, il n’y a eu aucun abandon et tous ont été repris dans les 14 écoles qui les avaient engagés. L’expérience  est  intéressante  et  ne  demande  pas des  moyens  si  exceptionnels  qu’on  ne  puisse  un jour l’intégrer dans le cursus normal du recrutement des enseignants. Il est certes un peu tôt pour tirer des conclusions définitives. L’expérience se poursuit donc. Je serai particulièrement attentive à l’évaluation qui en sera faite d’ici la fin de cette année scolaire, afin d’envisager, le cas échéant, de transposer cette manière de recruter et d’encadrer les nouveaux enseignants dans le futur."
La Ministre fait confiance au global capital de TFB et ne surveille pas le fonctionnement de l'association ni sa manière de former ses recrues. Pourtant, il s'agit de l'argent des contribuables, des écoles publiques des enfants de la nation. Il s'agit de l'institution sans quoi nos démocraties s'effondrent, du métier le plus important, devenu à cause de TFx une affaire de contractuels.

Nous avons déjà vu que TFx attribue l'entière responsabilité de la réussite scolaire d'un élève à son enseignant. C'est un discours qui, bien que passable dans le bazar américain, peut difficilement marcher dans un pays comme la France où l'Etat est seul responsable du recrutement de ses enseignants. L'existence du concours empêche l'offuscation nécessaire à ce mensonge néolibéral : s'il y a pénurie de candidats compétents admis au concours, c'est que l'Etat ne propose pas suffisamment d'avantages (salaire, conditions de travail) aux enseignants par rapport à l'offre du privé, du global capital. Si l'Etat n'a pas suffisamment de moyens pour proposer ces même avantages aux enseignants, c'est que le global capital ne paie pas suffisamment d'impôts à l'Etat. Si l'Etat a peur de demander au global capital de payer davantage d'impôts, c'est que L’État n'est plus souverain. Si, espérant profiter de cette situation, le global capital pense qu'il peut s'approprier de l’État la responsabilité de recrutement des enseignants afin de recruter une armée de contractuels qui partagent son idéologie néolibérale anti-humaniste et anti-citoyenne, qu'il sache (le sait-il ?) que cela ne fera rien contre le problème de l'inégalité qu'il prétend vouloir résoudre, car son avenir même en dépend.


(1) Exley, Stephan. "The Unstoppable Rise of Teach for All." The Times Educational Supplement no. 5076 January 3, 2014 p. 24 (accès payant


(2) "Les clés du succès des systèmes scolaires les plus performants." McKinsey and Company. Septembre 2007. (accès libre

(3) Rapport annuel de Teach for Belgium 2013-2014, pg. 6 (accès libre)

(4) Procès-verbal de la COPALOC-G du 11 septembre 2013, n° 182, pg. 5-6 (accès libre)

(5) De Wolf, Vincent. "Formation des enseignants via l'ASBL "Teach For Belgium" financée notamment par le secteur privé" Question n°45 du 22 septembre 2014. pg. 60 Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. (accès libre)

(6) Potigny, Patricia. Question écrite n ̊873 du 2 novembre 2015 "Teach for Belgium" Bulletin des Questions et Réponses du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles
pgs 62-63 (accès libre)


(7) "Former des profs pour lutter contre l'inégalité scolaire." Le Soir 6 novembre 2013.

(8) PPTA: Government Undermining Teach First Agreement. New Zealand Herald. May 26, 2016. (accès libre)

(9) De Bue, Valérie Question n° 453 du 22 mai 2015 à Joëlle Milquet, Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, "Teach for Belgium," pg 40 (accès libre)