mercredi 4 janvier 2017

Think Like Capital

"Capital must negate history in its vision of the world, so that the question of any historical alternative to its own rule should not conceivably arise, no matter how anachronistic and dangerous to its - despite all self-mythology very far from economically efficient - labour-exploitative control of social production. The trouble is that capital's negation of history is not a leisurely mental exercise. It is a potentially lethal practical process of enlarged capital-accumulation and concomitant destruction in every domain." (Mészaros 25)

Start from the end. Si vous voulez décadrer l'opération de Teach for France, ainsi que tout autre mouvement néolibéral comme il n'en manque pas de nos jours, le plus simple est de commencer à partir de la fin. Vous mettez de côté vos grands sentiments, vous vous mettez de côté, et vous vous imaginez membre du capital, c'est-à-dire de ce groupe croissant de personnes qui ne sont pas obligées de travailler pour survivre. Vous arrêtez de lire la presse prévue pour vous et vous commencez à lire tout ce que vous devriez pour préserver votre situation sociale dominante face à une situation écologique, démographique, et politique pouvant vous détrôner, pouvant déstabiliser votre monde de confort. Vous comptez sur les grands cabinets de conseil, avec leurs consultants brillants, non seulement pour vous aider à mieux rentabiliser votre opération d'exploitation actuelle, mais surtout pour vous éclairer sur ce que vous devrez fabriquer maintenant afin de garantir votre domination à l'avenir.

Vous avez la chance de vivre un moment d'importance historique. Si vous auriez préféré un peu de tranquillité, histoire que l'on vous fiche la paix et vous accorde votre droit au moment présent, vous n'avez pas de chance. Vous l'avez sans doute remarqué, la vitesse de l'innovation technologique. Pourtant, vous n'avez encore rien vu : d'ici une dizaine d'années, l'homme aura réussi à élaborer une intelligence artificielle générale, c'est-à-dire pouvant accomplir avec aisance autant de tâches différentes dans toute leur complexité qu'un homme moyen (conduire une voiture, préparer le dîner, traduire un document, et gagner aux échecs). A partir du moment où cette intelligence existera, il sera juste question de temps avant la naissance d'une superintelligence, une intelligence artificielle plus intelligente que l'ensemble de l'humanité (voir cet article). Selon les experts et consultants les plus renseignés, cette étape dans notre évolution se situe quelque part entre 2040 et 2060, c'est-à-dire pendant ce siècle, peut-être bien d'ici deux décennies.

Pour vous qui par le passé devait assurer la rentabilité, la compétitivité de votre exploitation, sans quoi votre domination, par l'accumulation continue de ressources, n'était pas garantie, c'est une très bonne nouvelle. Au lieu de gérer les ennuis du capital humain - et dieu sait à quel point les gens peuvent être imprévisibles - vous avez à votre disposition une armée de robots - intelligence artificielle, nanotechnologies - connectés à chaque aspect de votre vie via l'Internet of Things et à toute information, à tous les savoirs in the cloud. Cette situation permet de pourvoir à votre moindre besoin et ce à jamais : vous n'avez plus besoin de réaliser un profit pour assurer votre domination. Vous n'avez même plus besoin de craindre la mort. Vous riez presque en vous souvenant de naguère, quand on appelait l'évolution que vous venez de réussir le transhumanisme, folie devenue réalité non seulement en raison de votre intelligence supérieure et vision toujours plus stratégique des affaires humaines, mais aussi grâce au système économique inégalitaire qu'était le capitalisme, ayant permis une telle accumulation de ressources, ayant permis l'investissement du capital nécessaire au perfectionnement des technologies clés, notamment le deep learning.

Dans ce nouveau monde où le travail n'existe pas plus que la mort, vous avez comme un triste souvenir de ces hommes et femmes et de leurs enfants, de ce capital humain qui vivait de votre exploitation et essayait par de vieilles structures démocratiques à s'approprier une partie de votre accumulation. Ils étaient cloués dans leur moment temporel, manquant l’intelligence stratégique et vision collective nécessaire pour assurer leur survie. Facilement convaincus par les stratégies affectives et récits de confiance que vous avez su élaborer pour eux selon leur petite pensée, ils vous ont suivi serviablement jusqu'à leur extinction.

There is no other way, leur répétiez-vous. 
There is no other way, répétaient-ils.

De vos journalistes et agences de communication vous en êtes infiniment gré. Vous avez fait rédiger des articles pour faire croire au capital humain que face à l'automatisation économique, vous partagiez avec eux un sort commun. Professions libérales et paysans, même combat. A ceux devant travailler pour assurer leur existence, à ceux pour qui leur seul capital était leur cerveau, leur savoir, leur créativité, leur santé, vous avez réussi à faire oublier les conditions matérielles qui assuraient la domination, qui dictaient la vie et la mort.

Dans leur pensée vous avez fait construire des schémas pratiques, des boîtes noires bien délimitées de concepts qui leur parlaient, école et état, dénaturalisés et déhistoricisés comme il se doit. Redéfinir l'éducation, l'étape de leur vie le plus dangereux à vos yeux, c'était le chantier le plus difficile et le plus délicat, mais encore une fois, vous avez su vaincre. Grâce à une stratégie élaborée par les plus grands cabinets de conseil et adopté par les membres de votre même groupe dominant dans les ministères à travers le monde, avec un financement assuré par les plus grandes opérations d'exploitation multinationales et fondations de richesses de vos membres, l'école publique que vous avez crée à l'aube de l'industrialisation nationale afin de légitimer la domination de votre progéniture, mais surtout de former un capital humain qui vous était fidèle, ayant goût à votre culture et à votre mode d'exploitation, trouvant sens dans la hiérarchie de domination - école devenue une opération politiquement nuisible en raison de la liberté pédagogique de ses professeurs et de l'enseignement de l'histoire et de la pensée critique, sans parler d'une opération financièrement intenable pour vous - a pu être entièrement subsommée par vos entreprises, et ses enseignants subsommés par vos jeunes managers en devenir.

A l'époque, certains trouvaient dans votre gestion directe de l'entreprise scolaire, sans mitigation démocratique aucune, un aléa moral. Vous n'avez pas perdu votre temps et énergie à débattre avec eux la moralité ou non de l'affaire, qui relevait en toute évidence de l'ordre de l'évolution naturelle, donc de la plus grande amoralité : l'existence est une violence (1). Vous n'abritiez aucun sentiment malveillant à l'égard du capital humain, simplement il vous incombait d'assurer l'attribution d'un maximum de ressources, pour un coût minimum et une bénéfice maximum, aux processus technologiques pouvant assurer votre propre évolution, vous garantissant ainsi le droit de définir les termes et qualités de la future espèce transhumaine, assurant votre domination éternelle. N'était-ce pas suffisamment évident, ce rapprochement de l'homme à la technologie, cette fusion du cerveau avec le cloud, même à l'époque ? Quelle justification pour une école physique, pour un professeur humain, dans cette nouvelle réalité virtuelle ? Le démantèlement de ces services résiduels d'antan fut une étape préalable à l'entrée en force du nouveau monde de learning, dernière étape d'exploitation du capital humain avant son épuisement définitif.

Vous vous félicitez du cadrage ayant permis de faire renoncer au peuple la fin de son droit à l'éducation, transformation qui s'est faite avec une relative facilité dans la plupart des pays capitalistes : en 2020, la plupart des systèmes éducatifs nationaux étaient pleinement intégrés dans votre projet, la transmission des compétences entièrement numérisée sur plateformes et logiciels gérés par vos multinationales et les professeurs fonctionnaires d'alors soit remplacés par vos jeunes managers battants, soit convertis politiquement à votre cause et intégrés dans votre cercle vertueux d'obéissance et responsabilité : surveiller, punir, extraire la sève de chaque cerveau avec le sourire s'il vous plaît.

Leadership, leur répétiez-vous.
Leadership, répétaient-ils.

Vous êtes arrivés comme une fleur sur la scène éducative, après de longues années d’incubation au sein du Ministère, après vos histoires de grandes écoles communes et postes à responsabilité partagés, et vous avez prononcé haut et fort qu'un jour la réussite scolaire d'un enfant ne dépendrait plus de son origine socio-économique. C'était surprenant avec quelle facilité vos consultants et hommes d'affaires sans aucune expérience pédagogique furent admis comme experts scolaires, tellement les professeurs et leur peuple n'avaient aucun amour propre :  jamais de la vie un consultant ou homme d'affaires n'aurait permis à une équipe de professeurs agrégés d'arriver en pleine négo et leur faire la classe. Naturellement, vous avez ciblé les plus exploités, situés dans les réseaux d'éducation prioritaire. Vous vouliez votre capital humain efficace, rentable, innovant, et obéissant, et pour le reste ça vous était égale. Vous vouliez être son dieu. Vous vous êtes intéressés à ces régions comme brèche pour pénétrer le système entier, pour quand le système entier serait devenu un grand réseau d'éducation prioritaire de chômage et misère. Vous vous êtes défendu en rappelant que personne ne souhaitait enseigner dans ces écoles-là de toute manière, pénurie justifiant votre intervention en vous épargnant la méfiance des professeurs mieux lotis.

Vous avez déclaré vouloir revaloriser le métier d'enseignant, car vous saviez l'argent bon leurre par temps austère pour faire accepter vos politiques d'évaluation et responsabilisation nécessaires pour instaurer la collecte de data en continu, nécessaire pour l'élaboration et amélioration d'algorithmes, data sets géants dont l'intelligence artificielle est avide. Vous avez dit vouloir stabiliser les ressources humaines, susciter les vocations, et ce n'était pas faux, car votre programme a réussi à attirer un nombre important de jeunes managers en devenir pour surveiller les élèves les plus challenging lors de leurs  apprentissages autonomes dans l'écosystème numérique. Vous avez juré de ne pas baisser les bras jusqu'à ce que la réussite d'un enfant ne dépende plus de son origine socio-économique, et là encore, vous avez tenu bon : grâce aux apprentissages entièrement numériques, il vous a été possible de trier les élèves dont le data suggérait une aptitude importante en leadership et compétences utiles à votre projet d'automatisation économique. Grâce aux logiciels de vos plus grandes multinationales, vous avez pu mettre à disposition de tous les élèves dès leur plus jeune âge les savoirs commerciaux et informatiques dont vous aviez encore quelques besoins en capital humain, et les élèves les plus prometteurs furent sélectionnés pour rejoindre vos rangs. Chance inouïe. Pour tous les autres, l'école comme lieu de formation professionnelle dans le cadre du régime de lifelong learning aura servi de lieu d'endoctrinement et réussi à priver les élèves de leur patrimoine culturel, d'un enseignement critique et classique en arts, humanités, langues, et sciences sociales par quoi ils se seraient réalisés humainement après une enfance et jeunesse d'instruction. 

Quant à ces citoyens qui ont préféré vous résister, ils sont tombés dans les cadrages qui leur étaient destinés, soit de manière à renforcer la mission revendiquée de votre projet auprès du public, soit de manière à cacher votre stratégie de fond. Vous avez préféré laisser croire à certains que votre opération se réduisait à une ubérisation ou libéralisation des profs, pratiques courantes dans l'économie dite collaborative. Jamais se sont-ils demandés : si leur survie dépendait de leur capacité à faire croire un récit de plus en plus éloigné de la réalité quotidienne que devaient subir ceux y croyaient pourtant toujours et y trouvaient toujours un certain sens, serait-ce tellement logique de laisser n'importe qui écrire et conter ce récit ? Confieraient-ils la transmission de leur culture au grand hasard ? Bien que votre opération visait la déprofessionnalisation du corps professoral, vos jeunes managers contractuels furent recrutés avec le plus grand soin en fonction de leur conformité à l'idéologie du capitalisme néolibéral. Ils furent sélectionnés en fonction de leur bonne conformité aux dispositions nécessaires pour faire avancer le projet économique et technologique de vos membres financeurs. Les accusations de libéralisation vous convenaient car laissant supposer que le marché de recrutement, formation, et affectation des professeurs était désormais ouvert à tout acteur souhaitant y participer, sans qu'il y ait de stratégie cohérente (outre le gain économique) pour lier l'ensemble des acteurs. Ainsi vous avez pu surfer sur la tendance de liberté et individualisme pile dans l'air du temps.

Un autre cadrage-cadeau de vos détracteurs, c'était la privatisation de l'école publique, ce qui a permis des débats sans fin sur les vertus supposées de l'enseignement privé et de l'offre publique, menant certains à conclure que ce ne serait pas plus mal que l'école publique soit privatisée. Ce cadrage a empêché un débat sur la réalité de votre projet, une marchandisation de l'école sans toutefois être une privatisation, car facilitée et imposée par l’État. Contrairement aux établissements privés qui se déclinent en formules différentes - confessionnels, alternatifs, bilingues - pour servir les besoins culturels et valeurs des familles, une école publique marchandisée et contrainte au partenariat public-privé sert dans tous les cas les besoins commerciaux et valeurs de ses entreprises financeurs. Les conditions qui y sont crées rendent sa gestion et financement intéressant pour ces dernières, que ce soit sur le plan technologique, idéologique, et/ou logistique. Pourtant, "self and community," écrit Gerrard, "cannot be creatively conceived or experienced purely through quantitative measures or values. The desire for 'public', therefore, is a claim to a purpose for education that extends beyond capital and to broader notions of self and community" (856). L'école publique a toujours été financée par le privé, mais elle vous posait problème en ce que son contrôle fut toujours mitigé par une structure démocratique, tout comme bon nombre d'écoles privées à leur échelle communautaire. Grâce à la marchandisation, vous avez enfin pu vous débarrasser du superflu démocratique, la seule échappatoire qui permettait au peuple d'y exercer une influence. Vous avez pu prendre le contrôle directe de la sainte salle de classe pour garantir qu'elle serve directement votre projet économique.

Enfin, vous avez réussi à repeindre en repoussoir l'école publique et en pénurie le métier d'enseignant, non en raison d'un quelconque manque de moyens, dégradation de conditions du travail, ou réduction de liberté pédagogique, mais par non-conformité à vos valeurs, à votre vision pour l'espèce. "Sauvons l'école !" leur répétiez-vous, à travers les caméras, plûmes et ondes chargés de faire croire au plus grand nombre la vérité de votre récit. "Sauvons-nous !" vous ont-ils supplié. Et vous avez débarqué, avec vos jeunes managers, technologie, stratégie, infusion de capital. Parce que votre site-web officiel n'était pas assez, vous avez étalé votre message là où vous pouviez, même en créant d'autres sites, par exemple http://www.sauvons-l'école.fr, avec un air de famille et idéologie commune, où vous avez glissé vos valeurs entre lignes pour jeunes esprits bien intentionnés en quête de sens dans un monde vide et épuisé après tant d'exploitation. Vous vous êtes positionné sur le marché de salut pour ceux dont votre culture passive a réussi à rendre vides d'idées, vides d'introspection et de conviction, ne sachant pas quelle éducation, sinon économique, ils souhaiteraient pour leurs enfants, même si le travail n'existerait déjà plus quand ces derniers auront atteint l'âge d'adulte. Foules et embouteillages d'âmes aliénées ignorant qu'il existait des valeurs autres que monétaires, des voix autre que la vôtre.

Vous avez su, comme l'explique Gerrard, vous servir de vos critiques pour donner l'impression de négociation et ouverture, en supportant de vives contestations tout en les assimilant, cooptant, et vous y adaptant (861). "Le mouvement de réforme néolibéral représente non seulement une nouvelle acceptation de solutions de marché aux questions publics, mais aussi un processus de cooptation et d'adaptation des critiques progressistes" (865). Vous avez réussi à classifier toute critique à votre égard de réactionnaire, championne de l'école industrielle, un parti-pris "cul-de-sac" de "fausse nostalgie" selon Gerrard  (858). Impossible d'imaginer un avenir sans vous, en termes autres que les vôtres, sans être renvoyé au passé. Le peuple n'était jamais parvenu à comprendre que "les débats autour de quel monde (et éducation) nous désirons ne doivent pas être définis par ce qui soit administrativement possible sous le capitalisme néolibéral" (856).

Ceux qui protestaient que l'inégalité sociale ne pouvait être résolue sans créer une société, et une école, où furent admis tous les savoirs et toutes les dispositions, toutes les manières d'exister dans toute la beauté de la variation humaine, furent traités d'idéologues, pour avoir défendu le droit à la non-utilité économique dans une économie où l'homme ne serait plus utile. Société où, si les citoyens auraient défendu leur droit à une éducation publique de qualité, réclamant l'école comme espace démocratique où faire vivre et transmettre leurs valeurs et cultures, les processus économiques et technologiques des plus déshumanisants auraient enfin pu être mis au service de l'humanité entière, pour son éternelle jouissance. 




Footnote
1) "...the bad things capitalists do (i.e. increasingly driving down wages, consuming labour power) are not necessarily the result of individuals born evil or greedy, but are the product of social actors (i.e. capitalists and CEOs) fulfilling their institutional roles within competitive capitalism (i.e. accumulators of surplus value by any means necessary)." (Malott, Hill, and Banfield 9)


Gerrard, Jessica. "Public education in neoliberal times: memory and desire." Journal of Education Policy 30.6 (2015): 855-868. Ebsco Host. 5 January 2017. (accès payant)

Malott, Curry, Dave Hill, and Grant Banfield. "Neoliberalism, Immiseration Capitalism and the Historical Urgency of a Social Education." Journal for Critical Education Policy Studies 11.4 (2013): 1-24. (accès libre

Mészaros, Istvan. The Challenge and Burden of Historical Time - Socialism in the Twenty-First Century. New York: Monthly Review Press, 2008. Print.